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TOPOGRAPHIE ET DÉMOGRAPHIE.
Le village de Gargas n’existe pas en tant qu’agglomération. C’est peut-être le seul exemple que nous rencontrerons dans la région aptésienne d’une commune composée exclusivement de campagnes isolées et de hameaux importants, tous éloignés des points d’attraction traditionnels: L’église et le château. L’explication de ce phénomène est aisée : c'est que le village primitif bâti autour d’une église et d’un donjon, au sommet d’un monticule qui domine la paroisse et l'habitation seigneuriale modernes, a été entièrement abandonné lorsqu’une sécurité relative a permis l’exploitation des plaines voisines. Les habitants, ne pouvant résider autour du berceau de leur commune, se disséminèrent dans le terroir au hasard des cultures et des concessions de longues durées; l’émigration était un fait acquis lorsque l’église et le château actuels vinrent remplacer au bas du mamelon les anciens noyaux de la bourgade féodale.
GARGAS, SITE PREHISTORIQUE. EPOQUE GALLO-ROMAINE.
Le territoire de Gargas est l’un des plus connus de la Provence au titre de la préhistoire; il comprend des sites très abondants, et les spécimens qui en proviennent ont enrichi les collections. A côté des pointes de flèche à pédoncule et ailerons, il faut citer comme échantillons remarquables : des tranchets, des racloires arrondis, des lames en scie, des pointes en amande et en feuille de laurier, de la fin de la période néolithique jusqu’aux débuts du bronze. La région aptésienne a fourni un certain nombre d’inscriptions celto-grecques : c’est là une preuve de la persistance des caractères ethniques primitifs dans ces contrées un peu retirées, où l’élément romain n’absorba pas très rapidement les occupants autochtones. Il est jugé que ces inscriptions n’appartiennent pas à une époque antérieure à la conquête, mais bien à la période de colonisation. Les vestiges de l’époque gallo-romaine dans le terroir de Gargas ne sont pas nombreux: seules les poteries sont en quantité suffisante pour démontrer que les villas ont occupé certains quartiers. Dans le terroir de Gargas, la voie Aurélienne longeait la limite actuelle sud, passait au Logis-Neuf et au Chêne, avant d’atteindre le pont Julien.
LE VILLAGE PRIMITIF. LES EGLISES ET L’ANCIEN FORT.
Ensuite, que s’est-il passé à la suite des invasions du 5eme siècle? Rien ne l’indique d’une façon certaine; mais par analogie avec ce que nous savons de l'histoire d’autres pays pendant la malheureuse période qui s’écoule du 5ème au 9eme siècle, et avec le secours de la topographie et de l’archéologie, nous devons penser que des églises primitives furent établies de très bonne heure auprès des villas Burgondes, n’en aurions nous pour preuve que les traces de sépultures rencontrées auprès de chapelles plus modernes, établies sur l’emplacement des anciennes, déjà ruinées au 12ème siècle.
Plusieurs autres églises furent construites et ont disparues. L’église paroissiale actuelle, bâtie au pied de la colline de l’ancien village, fut commencée avant 1650, date à laquelle elle fut munie de cloches; la commune y ajouta pour le vicaire une maison au midi en 1675.
Le village primitif de Gargas était entouré de remparts, ainsi qu’en témoignent nombre d’actes du 14eme siècle, et défendu par un fort, qui joua un rôle assez important au cours des guerres religieuses des 16eme et 17éme siècles. Son histoire constitue à peu de chose près toute l'histoire politique de la commune; Pendant le moyen âge il était le refuge naturel des populations voisines, mais il ne pouvait défendre le terroir lui-même lors des fréquents passages de bandes armées.
Le fort de Gargas, repris par les réformés en 1574 fournit un point d’appui aux troupes du baron d’Allemagne et d’Estoublon qui venaient harceler les environs d’Apt en 1575. Enlevé par les catholiques à une date inconnue, il fut de nouveau saisi par les troupes des religionnaires commandées par Ramefort et Montbrun (27 février 1589), qui s’en emparèrent au moyen de pétards et s’y établirent solidement. Autric des Baumettes, gouverneur d’Apt, afin de tenir les protestants en haleine et d’empêcher leurs sorties, plaça une garnison aptésienne dans le château seigneurial situé sur la pente occidentale du mamelon (septembre 1589).
La place dut subir d’autres vicissitudes au cours des guerres de la ligue. En 1596, une compagnie du baron d’Oise qui s’y était retranchée inquiétait la campagne voisine et résistait àtoutes les tentatives de conciliation; cette résistance devait être le signal de la disparition du fort de Gargas et de l’exode des dernières familles attardées sur le plateau.
Sur un ordre du duc de Guise et à la suite d’un arrêt de la cour de Provence, les capitaines Taxil, Bastian, lily et Corniilon qui tenaient la place furent sommés de l’évacuer (décembre 1595). Ils refusèrent d’obéir et firent la sourde oreille à toutes les démarches officielles, prétendant exiger de la ville d’Apt et des communes limitrophes des contributions de guerre assez considérables. Vainement, le premier consul d’Apt, Jacques Dubois de Saint-Vincent, à la tête d’une troupe de fortune et aidé des paysans voisins, organisa-t-il l’investissement du fort : Le siège s’éternisa jusqu’à ce que les officiers de la garnison eussent reçu une partie de la somme réclamée. Les assiégeants procédèrent alors à la destruction complète des ouvrages de défense (premiers mois de 1597). I'histoire féodale de Gargas est intimement liée à celle de la région d’Apt et de la famille d’Agoult-Simiane, possesseur dès le Xlème siècle, au moins, du plus grand nombre de fiefs formés aux dépens de l’ancien comté carolingien d’Apt.
Du 12e au 18e siècle, la succession de décès et de mariage fit que le prince de Condé possédait la seigneurie de Gargas lorsque éclata la Révolution.

DE LA REVOLUTION A NOS JOURS.
Si le rôle joué pendant l’époque révolutionnaire par le plus grand nombre de communes rurales fut des plus effacés, et si les événements qui s’y déroulèrent ne furent pas de ceux qui attirent spécialement l’attention, ce n’est point à dire qu’il faille négliger les manifestations de la vie publique de ces agglomérations.
Le 25 mars 1789 se réunissait à la maison commune une assemblée générale, à laquelle assistaient 68 chefs de famille, tous travailleurs ou ménagers, majeurs de vingt-cinq ans et contribuant aux charges publiques, ainsi que l’exigeait l’ordonnance de convocation des États généraux; Joseph Tamisier et Modeste Anselme, l’un négociant, le deuxième bourgeois, furent chargés de porter à la sénéchaussée les cahiers des doléances des gens du Tiers-État de la commune, rédigés en commun.
On racontait, à Gargas, qu’une troupe de bandits s’était répandue dans le royaume et notamment dans les provinces voisines, pour dévaster les récoltes, arrêter les habitants, surtout ceux des campagnes. Le conseil municipal, partageant les craintes générales, décidait aussitôt l’établissement d’une garde nationale, composée d'habitants propriétaires auxquels on ne donnerait pas de solde, mais seulement des munitions. Si les craintes étaient injustifiées, il n’en était pas de même des misères engendrées par la disette et la rareté des céréales. Un conseil général avait décidé (17 avril 1790) de se charger, dans l’intérêt des habitants, du stock de blé provenant de la tasque, et offert par M. Boullay, fermier général du prince de Condé. La municipalité procédait en même temps à des visites domiciliaires et faisait réquisitionner tout le blé que les particuliers détenaient pour la vente; un emprunt de 1200 livres, contracté à la même époque, devait permettre de livrer aux agriculteurs le blé au prix courant.
Une année plus tard (7 février 1790), avait lieu l’élection de la première municipalité; le premier tour de scrutin n’ayant pas donné de résultat, tant étaient déjà actives les compétitions, une nouvelle assemblée (14 février) comprenant 45 citoyens, élut comme maire Joseph Tamisier, négociant, par 26 voix, Joseph Benoit, procureur, 6 officiers municipaux et les notables.
Le premier soin de l’administration nouvelle fut de faire inscrire au cadastre les biens ecclésiastiques, évalués à 11000 livres et les possessions du prince de Condé, émigré dès le 14 juillet 1789, que les délibérations de l’an il ne désignent plus que par le nom de Louis Capet. Les biens seigneuriaux, évalués à 25256 livres, furent vendus en l’an il à divers particuliers en huit lots, a l’exception de quelques parcelles remises, conformément à la loi, «aux braves sans-culottes ». Sous le rapport du culte, la municipalité, après avoir demandé le maintien des deux prêtres affectés à la paroisse (1er décembre 1790) vit le prieur Vaison refuser la prestation du serment constitutionnel. L’assemblée primaire d’Apt nomma pour le remplacer M. Guirand, de Lauris (mai 1791) qui n’accepta pas. Successivement, le poste fut refusé par l’abbé Honorat, vicaire de Châteauneuf-lez-Martigues (septembre 1791) et par le vicaire constitutionnel de Saint-Martin-de-laBrasque (mars 1792). Enfin, le P. Bruny, Minime d’Avignon, ayant été élu (29 décembre 1792), prit possession de la cure constitutionnelle de Gargas, après avoir prêté serment et prononcé un discours sur ce sujet. Son ministère ne fut pas de longue durée le 15 germinal an II, M. Bruny avait démissionné et l’église était désaffectée. Le 19 germinal suivant, la municipalité procédait à l’enlèvement des tableaux et des autels et expédiait au district deux cloches, des croix, des objets en fer, des chandeliers provenant de la paroisse.
Pendant cette période, l’administration communale eut fort àfaire de procéder à la nouvelle organisation politique et d’assurer la levée et le départ des volontaires assez nombreux. Les difficultés financières dans lesquelles se débattit enfin la commune pendant plusieurs années, l’obligèrent à solder à peu près constamment son budget en déficit.
Les dépenses étaient cependant réduites au minimum, et il n’existait même plus d’école communale en l’an IV ; A cette époque, un particulier, le sieur Tamisier, instituteur, ouvrit une classe publique où il donnait les premiers éléments, pendant l’hiver, à neuf ou dix élèves au maximum.
D’après l’importance réduite des événements qui signalèrent la vie publique de Gargas pendant une époque aussi tourmentée, on peut juger de la monotonie de l’histoire politique de la commune au cours du XIXe siècle. Elle ne fournit à vrai dire qu’une sèche nomenclature d’administrateurs locaux, préoccupés surtout de mettre sur pied annuellement de fragiles budgets ou d’obtenir pour leur village quelques parcelles de la manne officine. C’est dire que les grands mouvements politiques n’ont eu, dans les centres de même importance, qu’une répercussion souvent négligeable. Cependant, on ne saurait passer sous silence la part importante prise par les républicains de (largas au mouvement insurrectionnel de décembre 1851 On sait que l’arrondissement d’Apt fut l’un de ceux qui se signalèrent par le nombre d’insurgés et de déportés. Dès 1848, des incidents assez violents s’étaient d’ailleurs produits à Gargas à propos des élections municipales.
Mais dans l’ordre économique, Gargas a subi une transformation des plus intéressantes à observer et dont les exemples sont rares dans la région.
il s’est trouvé qu’une portion de ce terroir que les habitants avaient péniblement défriché pendant des siècles renferme des ressources considérables pour l’industrie. Les gisements d’ocres, insoupçonnés quant à leur valeur jusque-là, ont commencé à être exploités dès le milieu du 19e siècle. Cela s’est fait d’une façon rudimentaire, les procédés d’extraction et de préparation industrielle étant des plus primitifs. Depuis 1878, des usines et des sites de lavages ont été construits ce qui a donné une importance exceptionnelle à cette industrie. La préparation industrielle est faite ensuite à Gargas ou à Apt. Les usines du village qui s’occupent d’exportation expédient annuellement des dizaines de milliers de tonnes d’ocres dont les marques priment celles du monde entier. Les premières qualités sont demandées par les pays du nord de l’Europe et les Etats-Unis, le Levant achète surtout les ocres grossières. Il est aisé de concevoir combien cette industrie a modifié les conditions économiques de la commune, où bon nombre de propriétaires ont vu se transformer en rondes sommes d’argent d’ingrates parcelles improductives. D’autre part, l’industrie a pu maintenir sur le terroir une population prête, àl’instar de ses voisines, à essaimer vers la grande ville, durant la lere moitié du 20ème siècle.
La commune elle-même a vu sa situation financière se relever et s’améliorer considérablement par suite du mouvement industriel et de la vente de biens communaux renfermant des ocres, pendant cette période.
C’est ainsi que s’est progressivement transformé l’ancien village de Gargas, groupé d’abord, pour les nécessités de la défense, sur un monticule. Disséminé plus tard pour l’exploitation agricole, dans un terroir assez fertile et préservé de la déchéance et de la dépopulation rapide par une florissante industrie.
Cette manne diminua ensuite à partir de 1930, pour ne laisser qu’une entreprise à l’heure actuelle, la dernière en Europe. Les traces de cette production sont omniprésentes à Gargas, et constituent un patrimoine industriel important, en cours de valorisation.

Extraits et actualisation de l’ouvrage
GARGAS (2) de Fernand SAUVE.